Rebours labours – 03.2024

Ici-même, pacifiques !

« Mon exposition est dans ton téléphone »

Rebours Labours n’est pas une invitation à la contemplation. C’est un dispositif de combat poétique. À l’ère des flux d’images jetables et des fractures géopolitiques mondiales, cette œuvre affirme un refus des dogmes artistiques et institutionnels. À travers ce protocole conceptuel, Christelle Richard-Dauphinot mène le spectateur là où le confort s’effondre pour laisser place à l’exigence du lien. Cette création est tendue par une triple exigence : politique, spectatoriale et esthétique.

cessez-le-feu acoustique

Créer à l’automne 2023, c’est créer au milieu du fracas des bombes et de l’enlisement des conflits internationaux. Face à la polarisation du monde, l’artiste choisit la voie du pacifisme.

Excluant délibérément les langues occidentales hégémoniques (anglais, allemand, espagnol, italien), le dispositif convoque neuf langues non limitrophes, perçues comme « étranges ».

C’est la cohabitation forcée et pacifiée des contraires historiques ou immédiats : le russe et l’ukrainien, l’arabe et l’hébreu, le turc, le néerlandais, le latin, mais aussi le persan dari (langue d’Afghanistan portant en elle les stigmates de décennies de violence et d’exil) résonnent au sein du même espace numérique. Sur les plateformes mondialisées où s’exacerbent d’ordinaire les haines, l’artiste décrète une zone neutre : « Ici même Pacifique ! ».

Les voix égrènent le même décompte à rebours, ramenées de fait à une seule et même condition temporelle et humaine.

piratage de l’intime

L’œuvre refuse de faire office de décor. Aux visiteurs demandant « Elle est où l’exposition ? », la réponse de Christelle Richard-Dauphinot est une confrontation directe : « Mon exposition est dans ton téléphone ». Par ce geste, l’artiste destitue le spectateur de son rôle de consommateur d’art pour le transformer en « laboureur ». L’exposition n’existe pas tant qu’elle n’est pas activée par un effort physique : sortir son appareil, scanner le QR code, accepter de ne pas comprendre immédiatement ces langues lointaines. En logeant l’œuvre dans le smartphone — cet outil qui déverse l’anxiété de l’actualité —, l’artiste pirate le terminal de l’intime pour en faire un sanctuaire de poche. C’est une rupture radicale avec l’espace traditionnel de la galerie.

Le sacré profane et terrestre

L’esthétique de Rebours Labours repose sur le dépouillement : l’alliance d’un décompte abstrait et d’une permanence visuelle. Neuf photographies de mains offrant les éléments premiers de la vie (sel, terre, eau, laine brute, coton brut) font face à l’imminence du temps. Au poing fermé de la guerre, l’artiste oppose la paume ouverte du don.

L’œuvre revendique une sacralité, mais une sacralité rigoureusement laïque, purgée de toute récupération religieuse ou dogmatique. En associant des langues lourdes de symbolisme théologique ou géopolitique (l’arabe, l’hébreu, le latin, le persan dari) à des matières purement terrestres et vitales, le dispositif désamorce le conflit idéologique. Le sacré ne descend pas du ciel, il surgit de la terre et de l’interdépendance matérielle des êtres humains.

ici même, pacifique !

L’artiste mène le public vers une prise de conscience de ses responsabilités. En retournant le concept de l’exposition concrète et physique, en bousculant les habitudes du spectateur et en faisant coexister les langues du conflit dans un espace souverainement pacifique, Christelle Richard-Dauphinot démontre que l’art contemporain peut encore être un acte de résistance géopolitique.

Rebours labours – 03.2024

Quel départ ? Quelle fin ?

En dépit de l’indiscutable contemporanéité de ces tableaux QR code, de l’outil nécessaire à leur décryptage – le très précieux téléphone portable – le constat des lieux, si l’on peut dire, demeure toujours identique : une œuvre est bien autre chose que l’évidence proposée ; sous la surface, s’agitent, se répondent ou se troublent un ensemble de signes, de symboles, et d’associations essentielles qui font sens tout en offrant au regard la plénitude créatrice tant convoitée.

Jadis, seul le cerveau humain, porté par son pouvoir, son savoir et sa culture originelle, pouvait exécuter l’opération savante d’aller voir là-bas, derrière ou dessous, pour mieux saisir et comprendre ; à sa manière, toute métaphorique et radicale, le portable et son lien transitionnel répète ici ce même geste éclairé, ce même élan, conscient ou pas, où se rejoignent l’artiste et celui qui regarde. 

Ainsi, derrière l’abstraction labyrinthique du QR code, un autre monde se cache, se dérobe à nos regards profanes. A nous, d’un petit coup d’index, de découvrir, sous la froideur de la technologie nouvelle, ces matières universelles soudain révélées, ces gestes archaïques revenus des temps humains les plus anciens. À nous d’entendre ces langues étranges dérouler leur compte à rebours énigmatiques : Pour quel jeu ? Quel départ ? Quelle fin ?  

À nous de répondre, bien sûr, sans rien d’autre que notre imagination personnelle, avec laquelle, sans prétention ou irrévérence, une œuvre peut être intimement prolongée.

Jean-Luc Aribaud

Avec aussi : Jean-Luc Aribaud, Arnaud Drivet, Laurent Consul, Myriam Godmane, Pierre Ruiz, Léonore Gautier, Barbara Olmos, tirages Labo Photon
Les locuteurs dans les vidéos sont Laurent Consul, Odélia, Abdelakim Didane, Adriaan Verhage, Joëlle Massias, Evgeniya Kondratkova, Haroun Saïfi
Avec les mains de Maeva Bénaiche, Arnaud Drivet, Marie-Laure Sorbac, Jonathan Delor, Geania Maria Gambarra, Gregory de Biasi

Exposition collective – rencontres internationales d’art expérimental Traverse vidéo – Commissariat Simone Dompeyre – accrochage à l’école Prép’art – Toulouse