Y être ! – 01.2025
Esthétique de l’improbable
« Y être » est une performance plasticienne et musicale dans une installation d’art contemporain pour faire se rencontrer des gens qui d’ordinaire ne font rien ensemble : des amateurs d’ouvrages crochetés et de musique électronique.
Christelle Richard-Dauphinot est l’autrice du concept. Elle mène le projet qui émerge dans son esprit en pleine période de Covid, là où personne ne s’approche ni ne se touche.
David Brunner est diplômé des Beaux-arts de Besançon et de Toulouse. Il vit et travaille à Toulouse. Galerie White Projects, Paris. Il est artiste multimédia, plasticien, vidéaste, light artist, designer VJ et musicien disque-jockey.
Le panel de ses compétences et sa sensibilité artistique ont motivé Christelle Richard-Dauphinot à le convier spécifiquement pour ce projet. Il coiffe ici deux de ses plusieurs casquettes : La mise en lumière de l’installation et le mixage de la musique électronique pendant le temps de la performance.
Avant l’œuvre, le teasing : on aperçoit l’autrice sur YouTube, Instagram et Facebook en train de crocheter du fil blanc. Elle s’amuse à expliquer qu’elle a peur que le disque jockey et la galeriste aient froid, en cette soirée du 16 janvier ! Elle leur crochète une écharpe à chacun. Elle choisit la photo d’un vieux napperon blanc dont la broderie centrale est en forme de spirale. L’artiste y voit le sillon gravé d’un disque vinyle. L’autrice évente auprès des curieux que c’est une œuvre sans rien aux murs. Tout en crochetant, elle répète : « Y être ! »
L’autrice a réuni 252 vieux napperons. Elle chine beaucoup de ces vieux ouvrages de dames. Elle sélectionne spécifiquement ceux dont la couleur blanche est réactive à la lumière ultraviolette.
Elle sollicite deux dames pour réaliser de tous petits napperons. Ils sont tellement petits qu’il n’en existe pas de semblables dans les armoires familiales. Le fil est aussi choisi pour sa réactivité à la lumière ultraviolette.
Répartis sur le sol, ils occupent l’espace de la galerie. David Brunner a branché plusieurs sources de lumière noire. Ces napperons sont devenus fluorescentes. Ils semblent se détacher du sol. Les détails de leur graphisme ouvragé foisonnent et subjuguent. Rien aux murs : C’est au sol que David Brunner installe les sources de lumière noire. Sa table de mixage est partie prenante dans l’espace de cette installation. Les napperons occupent les places privilégiées autour du DJ. Son public, ce sont les napperons.
L’espace d’exposition est donc accaparé. N’ayant pas la place de rester là, le public circule vers l’espace attenant, celui de l’atelier. Il a été vidé pour les accueillir. Il y fait sombre.
Dans un recoin, blotties sous une petite lampe de lumière blanche, deux dames crochètent. Marie-Claude Fricot et Béatrice Tiraboschi-Egberts sont ici performeuses. Elles font tourner leurs ouvrages en forme de spirale, au rythme de la musique qui se répète et tournoie. Des visiteurs de la performance les rejoignent. Certaines s’emparent de crochets laissés à disposition et s’affairent.
En même temps, le Live musical ! Le matériau sonore à mixer est la propre voix de l’autrice. Christelle Richard-Dauphinot a en effet communiqué à David Brunner des bribes de mélodies qu’elle a chantées. On se demande s’il s’agit de rengaines populaires ou inventées. Elles sont de plus en plus déformées par le mixage qui évolue vers une boucle répétitive, hypnotique.
Les crocheteuses et le disque -jockey travaillent de concert jusqu’à se mettre au diapason, les unes dans le rythme de l’autre, une chorégraphie
De concert, des arômes de cuisine réveillent, invitent et réconcilient : Arrivent trois grandes marmites. Ce sont des bouillons. Eux aussi sont mixés !
Depuis le début de sa carrière d’artiste, Christelle Richard-Dauphinot cherche comment casser les codes propres aux expositions. Les modes de communication et de promotion sont décalés. Le rituel du vernissage est mis en abyme. Le visiteur se demande ce qu’il fait là. Réflexion sociologique ou provocation incongrue ? Amusement ironique ou malaise dans les marqueurs sociaux ?
Cette œuvre invite à la réflexion sociologique. Mélanger des genres, les registres et des gens ! Croiser et composer un autre être ensemble. L’autrice a longtemps et besogneusement crocheté deux écharpes pour la performance ! Dira-t-on encore qu’elle se réfugie dans le concept et ne fait rien de ses mains ?
Cette pratique du crochet revêt un caractère addictif. Telles des derviches tourneurs, les mémés crocheteuses font volanter et virevolter leur napperon. Dans un état de détachement du monde, inlassablement et répétitivement, elles brident et décomptent. L’hypnose vient crescendo. Et une soupe mixée !
Christelle Richard-Dauphinot
Avec aussi : David Brunner Marie-Claude Fricot, Annie Poniewira, Béatrice Tirabocshi-Egberts, Eliane Berger, Valérie Bailly, Florence Sémavoine, imprimerie Scopie
Photographies Éric Rumeau
Exposition personnelle – La Palette des Possibles – Toulouse