Demeure – 11.2025
C’est le temps d’une soirée par mois. C’est tous les 22 de chaque mois depuis 1993. Le monde artistique coche les 22 sur son calendrier. La date est rituellement attendue.
Pour ces quelques heures d’exposition, l’artiste reçu.e investit l’entier rez-de-chaussée, trois salles et possiblement la terrasse et le jardin. C’est dans la demeure de Laurent Redoulès.
C’est le 22.
En 1995, j’ai 23 ans. J’inaugure ma démarche artistique par une exposition où le visiteur est livré à lui-même. Son seul radeau : une lampe de chevet sur une table et de quoi écrire. Dans mes recherches à propos de ce premier travail, je retrouve cette citation du plasticien Pascal Convert.
L’art domestique de Christelle Richard-Dauphinot performe une petite maison dans l’inconscient.
Christelle Richard-Dauphinot est l’incarnation de la nécessité intérieure selon Kandinsky, dans sa résistance à la maladie qui dorénavant l’empêchant physiquement de continuer à photographier l’amène à inventer une performance, restant à « Demeure » pour investir le lieu d’exposition.
J’ai écrit au sujet de « Idéal Blanc », son installation de 2020, mon intérêt pour « un art qui soigne, un art qui sauve » (1). En tant que critique, une seconde occasion d’écrire sur une œuvre exigeante oblige à repenser ses propres critères.
L’artiste propose exposition et performance dans un lieu emblématique comme le Salon reçoit. Dans son geste pictural itératif, surgit, une maison générique et la silhouette sinusoïdale d’une route qui y conduit (ou s’en éloigne ?). Ce mur de lavis à l’encre et peinture acrylique, relève à l’évidence de ce courant que Richard Conte définit comme l’art domestique :
« Un phénomène polymorphe qui invite à penser notre mise en demeure, entendue à la fois comme abandon du corps au confort, au décor, et comme incrédulité à échapper aux agressions du monde extérieur » (2).
Repensant à cette mise en demeure je me souviens avoir mis en place au Luxembourg en 2002 une exposition que j’avais titré « La petite maison dans l’inconscient » (3). Dans « Look out the window », la photographe Yuki Onodera y cadrait des vues nocturnes d’habitations réduites à leurs fenêtres.
Dans chaque peinture sur papier, Christelle Richard-Dauphinot ménage un rectangle en blanc de réserve qui incarne la lumière émanant de la maison. Ce rectangle tranche d’autant sur les noir et ocre jaune du bâti. Pour renforcer l’effet sériel, toutes ces demeures s’inscrivent dans un format portrait en progression mathématique. L’ensemble occupe la totalité du plus grand mur d’exposition du Salon Reçoit.
Un des fondements de la performance est la réalité physique de l’artiste in situ. Le prototype reste « The Artist is Present » de Marina Abramovic, au MOMA en 2012 (4).
Notre artiste a travaillé à plusieurs reprises la figure de la dormeuse, version contemporaine adoucie de la gisante. Ces deux premières heures au Salon reçoit, elle dort dans une couchette faite de bottes de foin.
Pendant ce temps les visiteurs explorent la plus grande des salles, restée dans la pénombre répondant à l’invitation du flyer « venez avec votre lampe de chevet ».
Encore une fois « Demeure » est gérée avec les objets types de l’art domestique. Chaque maison, dans sa dimension verticale et avec sa taille propre, apparait comme le portrait inconscient d’un habitant potentiel.
Dans son aspect sériel la maison apparait obsessionnelle sur le modèle de cette demeure familiale dont l’artiste a été exclue à la mort de sa mère.
Christian Gattinoni, lacritique.org 2025
1 – Christian Gattinoni, https://www.lacritique.org/ , 2020
2 – Richard Conte « Qu’est-ce que l’art domestique? », Editions de la Sorbonne, 2006
3 – Exposition « Le bâti le vivant », semaines européennes de l’image, Le Havre et Luxembourg, Editions Café Crème, 2002
4 – Marina Abramovic, trace vidéo https://www.youtube.com/watch?v=xlf68X2qEpM , 2012
Avec aussi : Anouck Durand-Gasselin, Louie Bousquière, Christian Gattinoni, François Couturier
Photographes : Éliane Berger, Barbara Olmos, Béatrice Matet, Philippe Cadu